Hum ?
Te raconter mon histoire ?
Écoute petit, tu vois bien que je m'apprêtais à faire la sieste, là !
Pardon ? Je dors déjà depuis deux heures ? Humpf, le temps passe vite quand on est dans son hamac, c'est vraiment effarant.
Bon, je suppose que je peux bien t'accorder cinq minutes, mais je ne vois pas ce qu'il y a de bien intéressant dans l'histoire d'un druide boiteux.
Tu vois, je viens d'une tribu du sud de Mulgore, près des montagnes. Une petite tribu insignifiante, composée en grande partie de cueilleurs de baies et de chasseurs. Notre ancien était plus que cacochyme et franchement, il fallait que deux jeunes de la tribu le tiennent sous les épaules pendant les rituels. Mais bon, la vie était simple, on était tranquilles. Comme nous ne constituions pas vraiment de menace, on nous laissait en paix, et c'était pas pour nous déplaire.
Mon père était un chasseur. Pas le meilleur, pas le moins bon, juste un chasseur parmi les autres. Et ma mère, eh ben comme toutes les bonnes mères de la tribu, elle restait au tipi et s'occupait des enfants et de la cuisine. J'étais l'aîné. Oh, pas d'une grande fratrie, pour sûr : on était que deux ! Ma sœur et moi ! Aaaah ça fait longtemps que je ne suis pas retourné la voir, tiens, ma petite Lily. Elle s'est mariée à un jeune de la tribu il y a... oh, ça doit faire 5 ans, maintenant. Mes neveux doivent avoir poussés, maintenant, tiens...
A cette époque, je ne m'appelais pas encore Brokenhoof. Mon père et la tribu m'avaient donnés le nom de Sunheart, à cause d'une tache de fourrure blanche que j'ai sur la poitrine. Tiens, regarde. Mignon, hein ? Mon père voulait évidemment que je devienne chasseur comme lui, et je dois avouer que ça me plaisait bien. J'aimais beaucoup parcourir les bois et les montagnes avec lui, et quand on ramenait du gibier, il me laissait toujours un bout de son morceau de choix, ça me rendait très fier, j'avais l'impression d'avoir fait parti de l'exploit. Et puis bon... un jour, ben ça s'est mal passé. Je devais avoir onze ou douze ans, je ne me rappelle plus vraiment... c'est loin, maintenant. On était partis juste mon père et moi. Bien sûr, le plus souvent, les chasseurs sortaient en groupe, mais on avaient fait une battue au sanglier il n'y avait pas très longtemps, et là c'était plus une sortie pour me montrer quelques ficelles du métier que pour vraiment ramener quelque chose. Mon père m'avait demandé de me poster près d'un gros sapin et d'attendre qu'il rabatte un groupe de faisans fouette-plumes dont il avait repéré le nid un peu plus loin. J'étais donc posté derrière mon arbre, je serrais mon arc dans ma main, bien concentré sur la direction d'où devaient venir les zoziaux. J'étais un peu nerveux, je ne voulais pas les rater et décevoir mon paternel. Et là, le drame ! J'entends un grand bruit derrière moi, un grognement suivi d'un gros bruit de bois qui craque. Ni une ni deux, je me retourne, et la flèche m'échappe des doigts. Là, j'ai entendu un énorme cri de bête, et le bosquet derrière moi a explosé, cédant le passage à un énorme sanglier avec une flèche plantée dans le jarret. J'ai pas honte de le dire, j'ai eu la peur de ma vie ! Il m'a vu, et il n'a pas hésité une seconde ! Il a chargé comme une furie sur moi ! Et je peux te dire qu'un sanglier qui te charge, quand tu as à peine plus qu'une dizaine d'années, eh ben ça impressionne ! Un paladin humain qui me chargerait du haut de son destrier ça me ferait moins d'effet, tu vois ? Je suis resté paralysé une fraction de seconde, mais ça a suffit pour le reste. Je me suis retourné pour grimper aussi vite que je pouvais à l'arbre derrière lequel je me cachais, mais hélas pas assez vite. Le sanglier a percuté l'arbre de toute sa masse, écrasant mon sabot gauche avec ses défenses. J'ai hurlé comme jamais, mais j'ai réussi à ne pas tomber de l'arbre. Ca faisait un mal de chien, et je ne sentais plus rien au dessous de la cheville. Le sanglier s'est acharné sur l'arbre, et je me cramponnait comme je pouvais, criant de tous mes poumons, de peur comme de douleur. Et je te le dis, petit : dans ces moments là, la fierté du chasseur, l'honneur du Tauren, tu t'en fous comme de ta première corne : tu cries parce que c'est la seule chose qui t'empêche de devenir fou.
Mon père est arrivé très vite, et il a vite compris ce qui s'était passé. Il n'a pas montré de peur face au sanglier et a poussé des cris d'intimidation. Le vieux cochon avait à peine été entaillé par ma flèche, et il n'a pas insisté et a fini par décamper. Mais par contre, petit, il a bien mis dix minutes à m'arracher à l'arbre et à me calmer, tellement je me cramponnais. Il m'a vite ramené au village après m'avoir fait un garrot sur la jambe, mais le mal était fait. Même le guérisseur de la tribu voisine n'a rien pu faire pour mon sabot, et pourtant je l'avais vu remettre en place des bras cassés qui sortaient de la peau. J'ai mis plusieurs mois avant de pouvoir remarcher, et encore ! Il fallait que je m'appuie sur des béquilles. Mon sabot gauche était cassé en deux jusqu'à l'os. Tiens, regarde !
Eh, c'est pas la peine de faire cette tête là ! On s'y habitue, tu sais ? Ca fait longtemps que ça ne me fait plus mal, mais bon...
Mais le pire de tout, c'est le regard de mon père. Évidemment, ma carrière de chasseur était foutue. Un chasseur qui boite, tu comprends, ça ne ramène pas beaucoup de gibier. Et ça voulait donc dire que je ne suivrais pas la tradition familiale. C'est pas qu'il m'en voulait, mais je sentais bien qu'il était déçu, quelque part. Voire qu'il avait le cœur encore plus brisé que le mien. Ou que mon sabot. J'étais son seul fils, tu comprends ? Heureusement qu'il y avait ma mère qui a fait tout ce qu'elle a pu pour me consoler, mais bon... Sentir la déception dans le regard de son père, c'est pas facile à supporter quand on est gosse. Alors du coup, je me suis mis à m'isoler de plus en plus, pour ne pas exposer mon infirmité aux autre. Je partais m'isoler dans la forêt ou la montagne, des coins où je savais que les chasseurs de la tribu ne traînaient pas, des zones peu giboyeuses, des trucs comme ça... Je passais des heures à observer la nature, la course des nuages, la configuration du terrain...
Et puis un jour, j'ai rencontré le vieux. Ou plutôt c'est lui qui m'est tombé dessus, parce que pour l'entendre arriver sans qu'il le veuille, fallait se lever tôt, crois-moi !
J'étais assis sur un rocher au bord d'un ravin, et je regardais le petit ruisseau qui coulait en contrebas. Et tout à coup j'ai senti cette grosse main qui s'est posée brusquement sur mon épaule et une grosse voix grailleuse qui disait d'un ton colérique
"Qu'est ce que tu fais ici, morveux ?"
J'ai pas eu aussi peur qu'avec le sanglier, mais je peux te dire que j'ai fait un sacré bond et que j'ai failli me retrouver cinq mètres plus bas au milieu du ruisseau ! Je me suis retourné et j'ai vu un grand Tauren. Le plus grand que j'avais jamais vu, mais aussi le plus maigre. Une de ses cornes était cassée presque à la racine, sa fourrure était usée et grisâtre, mangée par les ans. Il portait une vielle armure en cuir et fourrure mangée aux mites avec un kilt qui avait déjà vu de meilleures années. Par contre, il avait un bâton dans la main droite ! Un truc comme je n'en ai jamais vu depuis. Tout en bois ouvragé et verni, avec des runes vertes qui brillaient tout le long de la hampe et qui semblaient vivantes. Au bout il y avait une grosse gemme bleue enchâssée dans le bois qui semblait faire une cage tout autour. Un vrai contraste avec le vieux machin qui le tenait.
Encore sur le coup de la surprise, j'ai balbutié un vague "qui... qui êtes vous", ce qui a paru le mettre plus en rogne qu'autre chose. Il m'a répondu sur le même ton que son apostrophe initiale :
"C'est moi qui t'ai posé une question, gamin ! Qu'est ce que tu fais ici, t'as rien à y faire ! Allez, déguerpis avant que je te botte les fesses."
Autant te dire que ça ne fait pas vraiment plaisir, ce genre de propos. Alors ça m'a énervé. Après tout, j'avais bien le droit de me promener, quand même ? La colère m'a fait oublier ma peur, et je me suis redressé tant bien que mal, je l'ai regardé dans les yeux (pas droit dans les yeux, évidemment, vu qu'il faisait bien deux ou trois têtes de plus que moi, mais bon, j'ai fait ce que j'ai pu, hein ?) et je lui ai dit :
"Je ne fais rien de mal, ici ! Je me promenais, c'est tout. La forêt est à tout le monde ! C'est vous qui troublez ma tranquillité !"
Au départ il a paru un peu surpris, et j'ai presque cru que je l'avais déstabilisé. Il m'a regardé un moment, a souri un peu, le genre de sourire que t'as en général pas envie de voir sur la bouche du gars qui est en face de toi. Il a levé légèrement son bâton et l'a abattu d'un coup sur le sol. Il y a eu une petite étincelle verte, que j'ai regardé d'un air incrédule. Et puis d'un coup, CLAC ! J'ai senti comme un coup de fouet sur mon arrière-train ! Mais un fouet couvert d'épines bien pointues. J'ai poussé un glapissement, et j'ai jeté un coup d'oeil derrière moi. Ben tu me croiras ou pas, mais il y avait un gros buisson de ronce qui n'y était pas deux minutes plus tôt, et il y avait une grosse branche qui venait de me lacérer le popotin ! Et elle était en train de se relever pour me faire subir la deuxième fournée. Je me suis pas fait prier et j'ai commencé à partir en courant pour échapper à la ronce. Le vieux me regardait toujours avec son petit sourire méchant. Mais bon, évidemment, avec ma patte folle, je ne suis pas allé bien loin. Au bout d'une dizaine de pas, je me suis écroulé au milieu des rochers. J'ai juste eu le temps de voir la tête du vieux changer d'expression avant de m'écrouler. Il s'est précipité vers moi avec un air vraiment inquiet.
[bon, la suite au prochain numéro, c'est déjà pas mal ^^]
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